L'héroïne
Allongé, repris
Par la nasse de l’écrit
Je suppure de mes yeux
Des mots tels que :
Suavité, sexualité, des onomatopées
Allongé hélas, toujours
Allongé le long du suicide
Où tout est corps
Est humide
Je ne dis pas d’oublier
Qu’à moi de musique la pluie
De silence les années
Qui passent une nuit
Mon corps plus jamais
Ne pourra se souvenir
Allongé au creux de l’hilarante fascination de la mort
Seringue, dentelle où toute seringue n’a de rapport
Qu’avec La Seringue
Allongé, repris
Dans la nasse de l’écrit
Je discute de l’ombre avec l’ombre
Et me distrait de la conversation
Où mort veut dire la Mort
Juste ça, allongé dans l’événement accidentel
De dire au club des poètes un poème sur la mort
Allongé, reprisé en dentelle
La mort est un maître
Le mot mais toi je veux te regarder jusqu’à ce que ton visage
S’éloigne de ma peur comme un oiseau du bord effilé de la nuit.
Et surtout
Et surtout regarder avec innocence. Comme s’il ne se passait rien
Ce qui est sûr
Ma haine pour Gustave Courbet
Gustave Courbet était un enculé. Il a fondé un atelier
C’était vraiment un enculé. Il me fait gerber.
C’est pas une petite haine, c’est une haine tenace, profonde.
Pourquoi ça ?
Je sais pas.
L'accident
J’ai aimé une fille. Ça a duré une dizaine de mois. Puis. Elle est morte. Avec mon bébé en elle. J’ai aimé une fille. Ça s’est déroulé sur dix mois. On a fait l’amour. Mon sperme s’est introduit en elle. Et il y a eu la conception d’un fœtus. Une chose à laquelle on ne s’attendait pas. Marée basse. Nous avons vu la même chose en même temps. On mangeait des uber eats, on prenait des kapten on parlait de tout et de rien. Elle dessinait bien. Elle m’a même fait des t-shirts. Marée haute. Souveraineté du vide désormais. Elle a eu un accident. Lettres d’or. Le parechoc était intact. J’ai inhalé l’opium pour oublier. Pour faire. Pour écrire intact. Blessure au col du fémur. Rien que ça. L’écriture maintient comme un string les fesses de la douleur.
Se taire. Oublier ses seins. Sa voix. Et les lieux de l’amour. Dans mon deux-pièces. Chez ses parents. Chez elle. À la campagne. À Calvi. Il ne me reste plus qu’à être assez seul pour ne l’être plus jamais. Je traverse l’école. Mon bébé n’y sera pas. Elle était à 5 mois de gestation. Il mangeait ce qu’elle mangeait. Ce que je lui préparais. Je me retire du reste. J’ignore si j’ignore que c’est moi qui écris cela. C’est un dépassement. Une graphie de l’extrême. Une honte.
J’habite désormais dans l’ombre de ces deux êtres.
Phéne 2
Rendons-nous honnête. Sans paroles. Une romance sans paroles. J’écris par ce que je ne sais rien faire d’autre. J’écris dans le texte, à travers le texte, après le texte, jamais avant. Une romance d’une autre page, l’idée d’un renoncement chimérique au Livre. C’est ça ma pulsion, mon ouï-dire. Je décris juste le texte avant de l’écrire, ensuite je l’écris. C’est effectivement un renoncement. À quoi ? Eh bien à la lettre d’or. Je ne veux pas décrire la lumière qui se faufile à travers le texte. Je veux rendre compte de l’arrêt du texte, sa face d’ombre.
Je m’en baleks de Bobin je n’ai pas envie d’écrire comme ce débile. Même si parfois j’ai une érection en lisant ses livres sous coke. Ça ne m’empêche pas de railler sa suavité divine, car Bobin, qu’on le sache, est un ardent croyant qui livre des phrases telles que « On reste assis, un peu. C’est plusieurs vies dans le même jour ». Qu’est ce qui fait ma dissonance là-dedans ? C’est l’arrêt conclusif, le moindre effort, la petitesse d’esprit devant la passion d’un dieu, l’événement de la journée, l’ensoleillement, de rester assis et contempler la création divine. J’aurais écrit « Je reste assis, sûr de ma vie, ressemblant à toutes » Mais non, lui il est obligé de se singulariser, de détruire le petit pan d’objectivité qui fait qu’on peut avoir un discours sur le réel pas trop défoncé à la coke divine.
Alors là y’a autre chose qui arrive et qui défonce tout, et ça te remplit la panse de vives urgences. C’est Pizarnik. Alejandra de son prénom :
« la mort meurt de rire mais la vie
meurt de larme mais la mort mais la vie
mais rien rien rien ».
Là t’es baisé, tu t’es fait chopper au-delà du divin. T’es plus fatigué, t’es plus fatigué d’endurer la douleur. À la béatitude, Pizarnik ne dit que : Refus.
Le refus du signifiant supérieur, le refus d’une divinité. C’est l’espace sémantique de la réification, répétition et son antonomase de la parole du meurtre. T’es plus assis, sûr de ta vie, t’es debout, alerte, en érection par ce que la mort « meurt de la vie » et que tu l’endures mais « rien, rien, rien » divinatoire néanmoins : la parole c’est sa contre-langue. La répétition acte le monde fragile « fatiguée de / ses / pieds qui ne savent plus marcher ».
Jsuis trop bourré pour continuer…`
Phéne
Descendre acheter des bières le matin à 9h c’est comme avoir le plaisir de voir son livre écrit par quelqu’un d’autre. Non pas descendre mais descendre acheter des bières pour effectivement les boire. Par ce que c’est seulement les bières de 9h qui sont les vraies bières. Et c’est là où l’on boit vraiment. Sans chichis de pédales genre « je vais vous prendre un petit demi s’il vous plaît ». Non là c’est les trois bouteilles bien grosses, bien remplies à ras bord. En somme ; inévitables. La première fini il faut attendre le temps de deux clopes et abandonnez sur le seuil de son plaisir la vraie ivresse qui ne viendra qu’à la troisième bière. Lorsque je dis bière, clopes, poèmes je me réfère à des choses qui m’arrivent. Ce n’est pas un jeu. Le jeu est seulement dans la distance de vous à moi et dans le plaisir pervers que vous avez à me lire débitant conneries sur conneries. Faits à faits, trous à trous : c’est la langue. Une transparence que l’on ne voit pas. Une jouissance du texte apostasié par le silence qu’entre coupes mes accès de déraison meurtrière où je me rends à l’évidence qu’il va me falloir continuer à boire pour écrire. Qu’il va falloir préserver le silence. Mais nul silence ici. Vous préférez écouter.
Le plaisir du texte en écriture est le drapée rouge du toréador et moi taureau-machine. Suintant, écumant, libre. Lorsqu’on est pété on écrit à l’oral et on tape sur un piano en même temps que l’on crie les poèmes. La stéréophonie fait des poètes pendus au gibet de la folie. Je ne regrette rien à part peut-être la cocaïne. Mais je ne regrette pas les crêpes, les bagarres, la résignation à ne plus voir B., le bandage mou, Solène, notre misère, le parcours de A à B, les lettres de Proust à sa voisine qui m’ont bien fait chier, la linguistique, Doriane, mon enfant ; non je n’ai aucun regret. Je sens la poésie affleurer sur mon épiderme et me vomir dessus prétextant une extraction de la pierre de folie. Quelque chose tombait dans le silence et ce n’était pas moi mais la littérature. Ma dernière parole fut moi mais je parlais dans l’aube lumineuse. Je me souviens de Sabrina qui ne savait pas comment recevoir les cadeaux, les accueillir. Il était difficile de pressentir de la joie lorsque je lui arguait le prochain cadeau et au moment éminent elle ne disait rien. Elle disparaissait parfaitement. Dans la honte ou dans autre chose je sais pas trop. J’ai jamais vraiment compris sa névrose.
Je mets mon casque que j’ai eu à Noël en avance pour écouter une chanson que j’aime bien. Deux secondes. Merci d’avoir attendu. Ça me fait jouir que vous attendiez. Appelez ça de l’amour.
J’ai en tête un sonnet. Je sais pas si je l’écris. C’est un peu éculé les sonnets nan ? Ça sonne faux. Surtout les rimes embrassées. Ça je peux pas, ça me fait dégueuler. Moi ce qu’il me faut lorsque j’écris pour vous c’est soit de l’amour, soit de la bière, soit les deux. Il commençait par :
« Nature rien de toi ne m’émeut, ni les champs… »
Voyez un peu. C’est des graffs sur les murs de la commune. Je dis pas que Rimbaud ça vaut rien mais les poètes genre Verlaine qu’est-ce qu’on s’emmerde. Je préfère les intellos moi, c’est mon truc. Les mecs qui rongent, les Mallarmé, les Valéry, les nuits qui accusent l’existence de n’avoir pas capté un pet de compréhension dans tout ce que tu as lu de poème ou de théorie aujourd’hui. Dans le genre y’en a un spécial guest c’est Ezra Pound. C’est simple et illisible. C’est simple par ce que c’est illisible. Alors je bois de la bière pour discerner des paraphrases, des méthodes d’écriture, des métonymies… Mais ça reste quand même (Los Cantos c’est son bouquin) complétement E.T l’extra-terrestre. Bref on s’en fout.
J’entame la seconde bière. C’est un phénomène retranscrit en direct, c’est un deuil.
Ma vision endeuillée de l’existence, comme s’il n’y avait pas eu d’existence mis à part l’écriture, à part la mise à mort du taureau avec les picadors qui recrutent pas mal pour planter des piques et faire saigner la bête-poésie.
Toute la nuit je fais la nuit, je me fais une sorte de piqure d’héro dans le muscle droit et je me branle sur du porno. Je me couche tôt et je me branle en dormant. C’est la drogue. La drogue ce n’est ni dehors ni dedans c’est « je me mets nu ». Dans son lit nu, le froid de la chambre, le sol friable on ne sait plus trop où on en est niveau plaisir mais quand même on persiste et signe dans le chaud du drap. Et on se branle. On éjacule dans le noir. Et tout devient blanc. C’est ce que j’appelle le rêve. Quelque chose monte et redescend, les poumons inhale la désaffectation des posters de Caillebotte et Cézanne, on ne voit rien sinon le rebord à peine luminescent du rebord de la fenêtre et on oublie la mort. Même si la mort n’est pas muette comme dit Alejandra.
Ensuite le temps passe et on devient de plus en plus vieux et les rêves se désabonnent du bouquet freebox. On se met à penser à l’enfant qui va naître. On flippe pas non. On ne flippe pas. On attend. Attendre la naissance d’un enfant c’est particulier. C’est un nouveau discours qui va survenir, et qui va générer une quantité astronomique de demande et de réponse. Du genre comme si de rien n’était tout se fait dans la conversation avec l’enfant. Qui t’es ? qui t’es pour me parler comme ça ? Tu vas signer mon cahier ou pas ? Il est jaune. : « Papanous parlait d’une blanche forêt de Russie : « … et nous faisions de petits bonhommes de neige et nous leur mettions de petits chapeaux que nous volions à notre arrière-grand-père… » Elleva me regarder avec méfiance. Qu’est-ce que la neige ? Pourquoi faisait-on de petits bonhommes ? et avant tout, que signifie un arrière-grand-père…
Bref ce n’est pas flippant c’est de la poésie. Ou alors si c’est flippant il faut se forger une ouïe.
Et je vais lui en forger une d’ouïe à ma fille. Une vraie. En forme de cri de loup. Féroce mais innocente. Une écoute de la lente descente de la neige sur son front. Ploc ploc. Et elle sera perdue sans tourments. Sans bagages. Sans fenêtre.
À l’écart de tout. En retrait de tout. À l’écoute de tout. Usant des livres de Pizarnik, de Bobin, de Kristeva, de Barthes dans un silence coloré d’houblon fermenté j’ai aperçu un pan de réel que j’absorbe et vous refile comme la peste.
Soyez honnête.
l'évidence
Je suis tout bâtis
Je bats mes burnes
J’achète de la bière
Je fais un soupçon de chocolard
J’aime les yeux des garçons
oui
L’expression la plus sphérique
c’est-à-dire parfaite
c’est
OUI
Car ça englobe tout
l’égalité
la liberté
la fraternité
la connerie
le dégueu
les mouettes
OUI OUI
De profil le OUI c’est ça
I
De face c’est
OUI
ça permet
de mieux comprendre
ma situation
volé
S’il n’y a plus rien
De bon
De goûteux
D’échappée cycliste
S’il n’y a plus
Rien à croquer
A baiser
que l’attente sans le moindre argent d’un enfant
alors il faut se pendre
non
il faut étrangler la corde autour du poignet
en attendant que
la main
devienne toute rouge
et
qu’elle éclate
et
que le sang s’éclabousse sur la feuille vierge
s’il n’y a plus rien
de recherche
de bide sans couleuvres
j’en reviens à ce que j’ai évoqué
il faut tordre la corde
et la jeter au détritus
il n’y a rien de plus goûteux
de
fameux
de belle exception
que de jeter la
corde
à la
poubelle
même manchot on arrive à
écrire des
poèmes de plongée
au cœur du début de la fin
et la fin c’est dans longtemps
je préfère ne pas y penser
un mot qui n'existait pas
Loisir du texte mort
des tombes tombes
sans toucher le sol
d’un mot
qui n’existait pas
elle m’a rendu service en
allant chercher le pain
elle
s’est faite renverser
par
une voiture
je n’ai jamais dit que j’écrivais
j’ai juste demandé
du
pain
Réfléchi sur la main tendue Bukowski / Houellebecq
Et si, la phrase de Bukowski et de Houellebecq serait prise par eux comme un corps en tant que ce sont des pervers notoires ? Étrange phénomène qui expliquerait l’empirie, la réalité, le fait matériel de leur fond névrosé. Leur facilité d’écriture et leur génie.
La poésie de Bukowski est immédiate. Elle ne passe pas par la dénotation ou la métonymie, car elle est directement innervée dans le cerveau du lecteur sans médiation possible. Il narre des épisodes de son existence (triste existence) avec drôlerie et se contente d’assimiler les signifiants au signifiés linéairement ; bien sûr il peut y avoir de la contingence et le texte peut vibrer sur la corde d’un piano mal fagoté. Mais il reste que son texte est plaisir, non jouissance car ostracisé par l’auteur même dans un rôle de bouffon à qui il arrive d’être aimé ou d’aimer (deux charnières fondamentales dans l’écriture, dans la production d’un texte) et d’utiliser toujours le bord, dans la distribution de la langue, sage et canonique. Rien à voir avec un Celan ou un Lautréamont qui n’en finissent pas (s’épuisent-ils ?) d’actionner l’effet de violence de la création lexicale, et syntaxique pour arriver à s’accepter comme Sujet du Sens et Exception. Non, pour Bukowski tout se passe dans la sortie de la poésie, la sortie du texte, par l’inerte, le confondant banal. (Exception faite de la finesse tactique du ou des derniers vers des poèmes qu’il maîtrise superbement : on est toujours troublé par une énigme à la fin d’un poème de Bukowski : elle est plate ou en volume, cela dépend du texte).
Bukowski ne retourne pas sur lui-même le langage ; il lui sert juste à exprimer une intuition, une mise à nue d’une idée qui s’élabore (il était tout le temps ivre, je me demande bien ce qu’il aurait écrit sobre) tranquillement, souvent : avec une suite de syntagmes faits de mots simples, de mises à la ligne pour déverrouiller une certaine cadence et aussi : son vers de fin pour atomiser la compréhension dans l’émerveillement devant l’acte pur que l’on vient de se prendre en pleine gueule.
Qu’en est-il de Houellebecq. Et bien c’est la même chose. Ses romans (je ne parlerai pas de sa poésie) sont cadencés à un rythme classique, la forme est nue, les mots sont simples, les phrases claires. En gros ce qui intéresse Houellebecq c’est ce qu’il raconte et non pas comment il le raconte (ce qu’on a trouvé un peu chez Bukowski). Le bord canonique fait le texte et pourtant, comme chez Bukowski il se déroule au cours de la lecture une surimpression, un langage sur le langage (que Bukowski arrivait à réifier par l’amour) dont l’effet est immédiat de justesse. Il faut noter que les thèmes ne sont pas exactement les même mais la subversion (non langagière mais sociale) du texte, de la littérarité du texte est profondément marquée dans chacune des deux écritures ; Houellebecq décrira une scène de pédophilie avec un brin d’humour et Bukowski évoquera l’énième beuverie avec toutes les merdes qui s’ensuivent.
Je peux conclure en évoquant le fait que Bukowski comme Houellebecq, ne se préoccupe que très peu du signifiant, du mot, de la forme de la phrase ou du vers (avec des exceptions chez Bukowski comme son retour à la ligne et l’extrême pauvreté de son lexique) et qu’ils sont tous deux très résistants à la théorie littéraire ou la formalisation des textes comme Sollers ou Chistophe Tarkos.